Je n’aime pas Le Chat, mais j’adore Mistral
Il faut que je vous avoue quelque chose : j’ai un abonnement payant à Le Chat de Mistral depuis plusieurs mois… et je ne l’utilise presque jamais.
Oui, vous avez bien lu. Moi, Christophe Vidal, président de Friends of Presta, militant acharné de la souveraineté technologique européenne, celui qui vous rabâche depuis des années qu’il faut sortir de la dépendance aux géants américains… j’ai craqué mon portefeuille pour Le Chat, et je continue à lui préférer Claude d’Anthropic pour 90% de mes besoins quotidiens.
Paradoxe ? Pas vraiment. Parce que derrière cette confession embarrassante se cache une vérité que personne n’ose dire tout haut dans l’écosystème tech français : on peut détester un produit et adorer l’entreprise qui le fabrique. Et c’est exactement ce qui se passe avec Mistral AI.
L’histoire d’un abonnement pas comme les autres
Retour en arrière. Février 2024. Mistral annonce la sortie de son interface grand public, Le Chat. Immédiatement, mon cerveau d’ingénieur INSA formé dans les années 90 se met en branle : « Enfin ! Une alternative européenne crédible à ChatGPT et Claude ! »
Je prends l’abonnement payant le jour même. Pas par conviction d’usage, mais par conviction politique. Parce que dans ma tête, c’est clair : si on veut que l’Europe existe dans l’IA, il faut mettre son argent là où sont ses principes.
Sauf que… les semaines passent. J’ouvre Le Chat. Je tape une question. J’attends. Les réponses arrivent avec une lenteur qui me rappelle mes premières connexions sur Minitel dans les années 80. Le ton est… calculé. Propre. Trop propre. Chaque phrase sonne comme si elle avait été passée à la moulinette d’un comité de relecture juridique.
Je reformule. J’insiste. Le Chat me pond des pavés structurés, impeccables sur la forme, mais qui manquent cruellement de cette fluidité conversationnelle que j’obtiens avec Claude en deux secondes. Résultat : je me retrouve à revenir systématiquement sur mon outil de prédilection, avec un petit pincement au cœur à chaque fois.
Vous voyez où je veux en venir ?
Pourquoi Le Chat me laisse de marbre (et ce n’est pas grave)
Soyons honnêtes. Sur le segment B2C grand public, Le Chat n’est pas à la hauteur. La latence est trop importante. Le style rédactionnel manque de personnalité. L’expérience utilisateur n’a pas le polish des interfaces américaines qui ont dix fois plus de moyens et d’années d’itération.
Et franchement ? Je m’en fiche.
Parce que Mistral AI n’a jamais eu vocation à être un concurrent de ChatGPT pour Madame Michu qui veut écrire ses vœux de fin d’année. Ce n’est pas là que se joue la bataille de la souveraineté technologique européenne.
Le vrai enjeu, c’est l’industrie. C’est l’e-commerce. C’est la banque, l’assurance, la logistique, la santé. C’est tous ces secteurs qui ne peuvent pas se permettre d’envoyer leurs données sensibles sur des serveurs américains soumis au Cloud Act.
Et là, Mistral a tout compris.
La stratégie qui change tout : l’IA pour l’industrie
L’annonce du 11 février 2025 était un tournant historique. Mistral investit 1,2 milliard d’euros dans un data center IA en Suède. Pas en France. En Suède. Pourquoi ? Parce que l’énergie y est moins chère, 100% renouvelable, et que les infrastructures nordiques sont parmi les plus fiables d’Europe.

Ce montant représente une part significative des investissements de l’entreprise. C’est colossal pour une start-up de trois ans. Mais c’est surtout un signal très clair : Mistral ne joue plus dans la cour des startups. Elle joue dans la cour des géants.
Avec ce nouveau site de 23 mégawatts (ajouté aux 40 MW en cours de déploiement en France), Mistral augmente ses capacités de calcul de 50%. Mais ce qui est fascinant, c’est ce qu’ils vont en faire.
Car contrairement à OpenAI ou Anthropic qui gardent tout pour eux, Mistral propose une stratégie hybride : d’un côté, continuer à entraîner ses grands modèles open source (parce que l’open source, c’est l’ADN de l’entreprise). De l’autre, louer ses capacités de calcul aux entreprises européennes pour qu’elles développent leurs propres modèles sur-mesure.
Vous saisissez la puissance de ce modèle ?
Les chiffres qui prouvent que ça marche
En 2025, Mistral visait environ 300 millions d’euros de revenus annuels récurrents. L’objectif pour 2026 ? Passer le cap du milliard. Une croissance spectaculaire.

Comment ? En signant des contrats structurants avec des mastodontes :
- CMA CGM (transport maritime) : déploiement de l’IA pour optimiser la logistique de milliers de conteneurs
- HSBC (banque) : traitement sécurisé de données financières sensibles
- SAP (ERP) : intégration de modèles d’IA dans les processus métier de milliers d’entreprises
Ces clients n’ont pas choisi Mistral pour la beauté de l’interface du Chat. Ils l’ont choisi parce que Mistral leur offre ce que les Américains ne peuvent pas offrir : la garantie que leurs données restent en Europe, sous juridiction européenne, avec des contrats de souveraineté blindés.
Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques de Mistral, le dit sans détour : « De plus en plus d’industries en Europe reconnaissent la nécessité d’un contrôle sécurisé des infrastructures qu’elles utilisent pour entraîner ou déployer l’IA. »
Le retard européen (et comment Mistral le comble)
Soyons lucides. L’Europe est très en retard sur les capacités de calcul IA. Les 1,2 milliard de Mistral, c’est une goutte d’eau comparé aux centaines de milliards de dollars investis par Google, Amazon ou OpenAI chaque année.
Mais ce retard peut devenir un avantage stratégique. Pourquoi ? Parce que Mistral ne cherche pas à battre OpenAI sur son terrain. Elle construit un modèle différent : l’IA industrielle souveraine.
Pendant que les Américains optimisent leurs chatbots pour le grand public, Mistral se positionne comme le partenaire technologique des entreprises européennes qui ne peuvent pas (ou ne veulent plus) dépendre d’infrastructures extra-communautaires.
Et ce positionnement trouve un écho massif. La levée de fonds de juin 2024 (600 millions de dollars, valorisation à 6 milliards de dollars, soit environ 5,5 milliards d’euros) suivie d’un nouveau tour fin 2024 en est la preuve. Nvidia, qui participe à l’opération, ne s’y trompe pas : ils fournissent à Mistral leurs GPU de dernière génération (série Hopper H100) pour le data center suédois.

Mon ambivalence assumée
Alors oui, je n’aime pas Le Chat. Je trouve l’interface peu engageante. Je trouve les réponses trop formatées. Je trouve la latence rédhibitoire pour un usage quotidien.
Mais j’adore Mistral AI.
J’adore leur stratégie B2B. J’adore leur obsession de la souveraineté technologique. J’adore qu’ils soient les premiers à prouver qu’on peut créer une licorne européenne dans l’IA sans copier-coller le modèle américain.
J’adore qu’ils aient compris que la bataille ne se joue pas sur le terrain du chatbot grand public, mais sur celui des infrastructures critiques et des partenariats industriels de long terme.
Chez 410 Gone, quand on accompagne des e-commerçants sur l’intégration de l’IA (notamment via notre module PrestaShop IA), on voit bien que les préoccupations ont évolué. En 2023, les clients demandaient : « Est-ce que ça marche aussi bien que ChatGPT ? » En 2026, ils demandent : « Où sont hébergées mes données ? Qui y a accès ? Quel est le niveau de sécurité ? »
Mistral répond à ces questions. Claude ou ChatGPT, beaucoup moins.
Le soutien politique qui change tout
Il faut le dire : Mistral bénéficie d’un soutien politique massif. Emmanuel Macron s’est transformé en VRP de l’entreprise sur la scène internationale. Au Forum de Davos 2026, Arthur Mensch était omniprésent… et insaisissable, à l’image d’une entreprise en hypercroissance.
Ce soutien de l’État français n’est pas anecdotique. Il se traduit par des facilitations administratives, des introductions auprès de grands comptes européens, et une visibilité internationale que peu de startups peuvent se payer.
Certains y verront du copinage. Moi, j’y vois une stratégie industrielle cohérente. Si l’Europe veut peser dans l’IA, elle doit faire ce que les Américains et les Chinois font depuis des décennies : aligner intérêt politique et intérêt économique.
Et maintenant ?
Le data center suédois entrera en activité dès 2027. D’ici là, Mistral doit prouver qu’elle peut tenir ses objectifs de revenus (1 milliard en 2026) tout en continuant à produire des modèles open source de niveau mondial.
Le pari est audacieux. Mais les signaux sont au vert. L’entreprise accélère ses recrutements avec des centaines d’embauches. Elle agrandit considérablement ses bureaux parisiens. Elle multiplie les partenariats stratégiques.
Et surtout, elle incarne quelque chose de rare dans la tech européenne : une vision long-termiste qui ne sacrifie pas la souveraineté sur l’autel de la croissance à court terme.
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Alors, est-ce que je vais enfin me mettre à utiliser Le Chat régulièrement ? Probablement pas. Du moins, pas tant qu’ils n’auront pas optimisé la latence et fluidifié l’expérience utilisateur.
Mais est-ce que je vais renouveler mon abonnement chaque année ? Absolument. Parce que chaque euro investi dans Mistral, c’est un euro qui dit : « Je crois en une IA européenne qui ne dépend pas du bon vouloir de la Silicon Valley. »
Et vous, où mettez-vous vos euros pour soutenir la souveraineté technologique européenne ? Est-ce que vous utilisez Le Chat ? Quels sont vos retours d’expérience sur les outils IA européens vs américains ?
Le débat est ouvert.
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